Après avoir musardé en fonction de ses humeurs sur les sites francophones (« simplicité volontaire ») ou anglo-saxons (« simple living »), l’internaute intéressé par le sujet pourrait être tenté de
tirer des conclusions hâtives : la simplicité volontaire pourrait être perçue comme une fuite face aux réalités matérielles ; un refuge pour les naufragés de la vie désireux de faire passer pour un
choix personnel la frugalité que leur impose leur situation économique.
Cette conclusion hâtive pourrait être étayée par une analyse sociologique sommaire : ces partisans de la simplicité volontaire ne sont-ils pas avant tout des opposants à l’ordre établi ? Ne sont-ce
pas les mêmes qui un jour protestent contre le grand capital ; qui le lendemain battent le pavé en compagnie d’apôtres du matérialisme afin de réclamer du pouvoir d’achat supplémentaire ; qui le
surlendemain réclament une hausse des minima sociaux ?
Je grossis volontairement le trait mais force est tout de même de constater que ces thèmes reviennent de façon assez récurrente sur le Web. D’où la question volontairement provocatrice que je pose
: la simplicité volontaire est-elle l’apanage des « pauvres » ?
Pour y répondre, le lecteur qui conserve un souvenir ému de ses dissertations philosophiques de lycée ne sera pas surpris que je désirer m’attarder sur la définition des concepts. Le terme de «
pauvres » est ici central. Je m’en tiendrai ici à la définition fort restrictive selon laquelle un pauvre, en Occident, est une personne qui n’a pas assez d’argent (la pauvreté intellectuelle,
affective, spirituelle, … sont hors du champ de la présente réflexion). Le « pas assez » pose problème car chacun conviendra qu’il s’agit là d’une notion des plus relatives. Et puis qui serait donc
assez fou pour affirmer qu’il possède trop d’argent ?
De façon plus précise, disons qu’un pauvre est une personne dépourvue de capital, non hébergée gratuitement, et dont les ressources financières récurrentes lui permettent, dans le meilleur des cas,
de subvenir à ses besoins primaires : logement modeste, nourriture simple, garde-robe excluant tout superflu et composée d’habits non signés, frais de santé pris en charge par la sécurité
sociale.
Là encore, le lecteur pourra rétorquer à juste titre que les termes « modeste », « simple », « superflu » sont entachés de subjectivité. Pour faire simple et avancer dans le raisonnement, les
chiffre suivants me paraissent raisonnables afin de définir le seuil de pauvreté : un smic pour un célibataire, 1 500 euros nets pour un couple.
Au regard de cette définition, chacun conviendra qu’un « pauvre », partie prenante d’une société où l’argent est le nerf de la guerre, à tout intérêt à cibler clairement ses priorités afin de mener
une vie heureuse. Cette recherche intérieure peut déboucher sur de multiples réponses : engagement politique ou associatif, religiosité, … Engager une démarche de simplicité volontaire constitue
l’une des réponses possibles.
On peut légitimement s’interroger sur le fait de savoir si cette démarche n’est pas, finalement, la résultante des contraintes qui s’exerce sur le démuni. Pour parler clair : le « pauvre » se
serait-il engagé dans une telle voie s’il avait été « riche » ? Pas nécessairement. Je pense même que la probabilité qu’il l’eut fait aurait été extrêmement faible, tant la simplicité volontaire
demeure une démarche contre-nature dans nos sociétés modernes.
Peut-on pour autant parler d’une démarche contrainte ? Le terme « simplicité volontaire », de par son énoncé même, affirme que non. A juste titre selon moi. S’engager dans une telle démarche
suppose en effet un réel travail de réflexion et nécessite une certaine force de caractère : il est tellement plus facile de suivre le troupeau, d’obéir aux injonctions publicitaires et de se
laisser tenter par un crédit à la consommation qui va non seulement permettre de s’acheter un écran plasma capable de rendre jaloux tous ses compagnons d’étable mais qui offre également un lecteur
DVD gratuit pour toute souscription dans un délai de deux semaines.
Mais qu’en est-il des « riches » et des « très riches », de tous ces individus qui subviennent à leurs besoins primaires sans sourciller et peuvent s’offrir du superflu jusqu’à plus faim ? Les
portes de la simplicité volontaire leur sont-elles fermées ? Bien évidemment non. Cette démarche personnelle transcende les barrière sociales. Ses motivations sont nombreuses : recherche de
sécurité financière, besoin de sérénité, envie de « lever le pied », préoccupations écologiques, rejet du matérialisme, …
Beaucoup moins évidente est la réponse à la question suivante : peut-on demeurer « riche », voire s’enrichir, tout en adhérant à la simplicité volontaire ? Pour bon nombre de sites internet
consacrés au sujet, il semble bien que non. Ce n’est pas écrit tel quel mais cela se déduit aisément tant le rejet du capitalisme et l’idée selon laquelle la simplicité volontaire impliquerait
nécessairement une réduction maximale du temps de travail apparaissent comme des éléments fédérateurs.
Je ne porte pas de jugement de valeur sur cette vision des choses. Je m’inscris cependant en opposition avec l’idée selon laquelle simplicité volontaire rimerait avec pauvreté volontaire. La
simplicité volontaire m’apparaît plus comme une démarche raisonnée visant à gérer « en bon père de famille » ce bien commun qu’est la nature, à maximiser son propre bien-être physiologique (par le
repos, le sport), psychologique (le détachement matériel est source de sérénité), intellectuel (comme toute démarche philosophique, la simplicité volontaire amène à se poser un certain nombre de
questions et à consacrer du temps à la lecture et aux débats d’idées).
La conséquence de tout ceci se traduit, pour les personnes ayant fait le choix de maintenir un niveau d’activité rémunérée suffisamment élevé, par un enrichissement financier. Certains pourront
s’étonner d’un tel choix de vie et se demanderont quel esprit masochiste se cache derrière celui ou celle qui mène une vie simple et travaille plus que nécessaire tout en accumulant du capital. Les
motivations peuvent être nombreuses : recherche d’une sécurité financière, goût pour le travail, convictions religieuses (cf. l’Ethique protestante du capitalisme de Weber), projet de retraite
anticipée, …
On le voit, la simplicité volontaire recouvre des réalités diverses, bien éloignées de la vision monolithique que l’on peut percevoir au premier abord. Elle transcende les statuts sociaux.
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