Industries alimentaires
Dernièrement, j’ai vu un très bon documentaire sur Arte : La Bataille du Vin. En une heure de temps, le reportage proposait un vaste panorama des techniques viticoles. L’opposition entre productions industrielles et terroir, le tout dans un contexte de concurrence mondiale exacerbée, donnait à réfléchir.
Le vin est tout un symbole : la vigne, la tradition, la patience, l’authenticité. C’est une production alimentaire à part dans l’imaginaire collectif. Par certains égards, le vin peut être considéré comme un art. Autant dire, que certaines scènes du documentaire m’ont littéralement scotché à mon fauteuil : vendanges nocturnes assistées de groupes électrogènes assourdissants, pelleté de copeaux de bois jetées dans des piquettes pour en anoblir le goût, transport du vin dans d’énormes camions citernes, réduction de la teneur en alcool au terme d’opérations à la précision chirurgicale. La viticulture se fait industrie.
La tradition et la qualité pèsent de moins en moins lourd face aux gains de productivité (et donc face à la baisse des coûts de revient comptables qui ne tiennent évidemment pas compte des dommages collatéraux subis par l’environnement) permis par le machinisme.
Le reportage montrait ainsi de petits producteurs en difficulté pour qui l’arrache des plants de vigne représentait une planche de salut : cet arrachage, qui permet de juguler la surproduction européenne, est en effet subventionné !
Ce mécanisme pervers, qui conduit à transformer d’honnêtes exploitants qui ne demandent qu’à vivre de leur travail en des réceptacles de la charité publique, n’est pas propre à la viticulture. Dans son ouvrage Les Sillons de la Colère, André Pochon dévoile toutes les subtilités de ce mécanisme appliqué avec tout autant de succès à la production de lait et de viande bovine : après la seconde guerre mondiale, les techniques d’élevages modernisées, fondées sur une utilisation efficiente de la pâture et du fourrage, ont permis à la France d’assurer son autosuffisance. A compter des années 70, l’Europe s’est découverte une vocation exportatrice et a décidé de passer à la vitesse supérieure : les producteurs ont été incités à abandonner le fourrage et la prairie (qui, si j’en crois les spécialistes, donnaient des rendements satisfaisants et assuraient une production saine et de qualité) au profit d’une alimentation mêlant maïs (produit en France) et soja (importé).
Cette intensification de l’élevage s’est faite au prix d’un appauvrissement des sols (la monoculture de maïs n’est pas la meilleure stratégie à adopter pour gérer ses terres en « bon père de famille »), d’une utilisation accrue des pesticides et des engrais (il faut bien compenser la diminution de la biodiversité et l’appauvrissement des sols), d’une détérioration des paysages (rasage des haies et des talus : il est plus simple de cultiver du maïs sur des surfaces planes et uniformes), d’une réduction de l’autonomie des producteurs (endettement pour l’achat des machines, dépendance toujours plus grande à l’égard des fournisseurs d’intrants), d’une chute de la qualité des produits (lorsque je pousse la porte de ma cantine d’entreprise, je ne peux que déplorer l’insipidité des aliments servis) et d’une surproduction titanesque.
Pour contrer cette surproduction, l’Europe en est réduite à imposer des quotas laitiers et à exporter les excédents à des prix plus que coûtants (pour le plus grand malheur des paysans du tiers monde).
Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Il est grand temps que nos stratèges reviennent à la raison. Gageons que les préoccupations environnementales de nos concitoyens les y aideront.
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